Accident de trottinette partagée au printemps : les séquelles qu'on rend anonymes
Au printemps, les trottinettes en libre‑service réapparaissent par dizaines dans les villes françaises. On parle nuisances, réglementation, parfois écologie. On parle rarement de ce qui m'intéresse en tant que médecin expert : les séquelles bien réelles, le dommage corporel quotidien, qu'on laisse dans l'ombre parce que ces engins seraient "pratiques et modernes".
Trottinettes partagées : un risque saisonnier banalisé
Chaque année, dès que les jours rallongent, les urgences voient affluer les chutes de trottinettes partagées. Le printemps 2025 n'a pas échappé à la règle, et les premiers chiffres 2026 suivent la même pente. La Fédération française des sociétés d'assurances évoquait déjà, il y a peu, une hausse marquée des sinistres liés aux nouveaux engins de déplacement personnel.
Mais derrière ces statistiques froides, il y a des histoires très concrètes : chutes en sortie de terrasse, collisions avec des voitures en ville moyenne, nuit d'ivresse terminée sur le bitume. Ce qui m'inquiète, c'est la façon dont ces accidents sont traités, cliniquement et administrativement, comme de simples "bobos de trottinette", alors que les séquelles peuvent être lourdes et durables.
La plupart de ces victimes se présentent seules à l'examen initial, parfois en T‑shirt et baskets, persuadées qu'elles "vont s'en remettre". Et le système se comporte exactement comme on pourrait le craindre : il prend cette modestie au pied de la lettre.
Des lésions très classiques... et pourtant sous‑évaluées
1. Fractures du poignet et de la main : le piège du "c'est opérable, donc ça ira"
La première ligne, ce sont les fractures des os du carpe, du radius distal, des phalanges. Le geste réflexe à la chute, bras tendus, fait son œuvre. Oui, en général, ça se réduit, ça s'ostéosynthèse, ça consolide. Mais ce n'est pas parce qu'une fracture est "bien opérée" que la main retrouve sa normalité fonctionnelle.
Raideurs résiduelles, perte de force de préhension, douleurs à la pression ou au froid : pour un cuisinier, un coiffeur, un serveur de restaurant en Île‑de‑France, ce ne sont pas des détails. Pourtant, les certificats initiaux notent souvent "fracture du poignet, évolution favorable" sans jamais revenir, des mois plus tard, sur l'usage réel de la main dans le métier.
En expertise, mon travail est de refaire ce lien oublié entre l'anatomie et le quotidien professionnel. On mesure, on questionne, on confronte les gestes impossibles à la réalité du poste, puis on traduit tout cela dans l'évaluation du dommage corporel.
2. Traumatismes crâniens "mineurs" : amnésie, étourdissements, fatigue
Un choc sur le bitume, un casque absent ou mal ajusté, un court trou noir : voilà le schéma typique. L'imagerie est souvent rassurante. On colle alors l'étiquette "traumatisme crânien léger" et l'on renvoie la victime chez elle avec des consignes standards.
Dans les semaines qui suivent, les choses se gâtent : maux de tête récurrents, sensation d'être "au ralenti", difficultés de concentration, irritabilité inhabituelle. Dans la vraie vie, cela peut suffire à faire dérailler une scolarité, un travail sur écran, un poste à responsabilités. Dans beaucoup d'expertises bâclées, ces plaintes sont classées sous "syndrome anxio‑dépressif" comme si la frontière entre cérébral et psychique n'avait plus aucun intérêt clinique.
Un médecin expert sérieux ne s'arrête pas à la normalité du scanner. Il écoute, il teste, et, si nécessaire, oriente vers un bilan neuropsychologique. L'important n'est pas de coller une étiquette savante, mais de reconnaître honnêtement le retentissement fonctionnel.
3. Entorses de cheville récurrentes et instabilité chronique
La cheville est l'oubliée de la trottinette. Pourtant, les chutes latérales, les roues qui butent contre un nid‑de‑poule, provoquent des entorses parfois sévères. La radio élimine la fracture, on pose un strap, on conseille de marcher "selon la douleur". Deux mois plus tard, ça va "mieux", mais la cheville lâche à la moindre irrégularité du sol.
Pour un livreur, un agent d'entretien, un artisan, cette instabilité chronique, qui passe sous les radars des examens d'imagerie classiques, est un facteur de handicap sérieux, souvent minimisé. Lors d'une consultation d'expertise, on teste la stabilité, la proprioception, les amplitudes, et on confronte cela à la réalité des déplacements professionnels.
Un contexte mouvant : entre régulation locale et anonymat des victimes
Les grandes villes (Paris, Lyon, Marseille...) ont beaucoup communiqué sur la régulation des trottinettes en libre‑service : limitation de vitesse, zones de stationnement, voire retrait pur et simple de certains opérateurs. Ce débat est nécessaire, mais il oublie un acteur central : la victime.
Les accidents de trottinette partagée sont à mi‑chemin entre le transport individuel et le transport de service. L'utilisateur paie pour un trajet, mais il se retrouve, en cas de chute, seul avec sa douleur et un contrat d'assurance dont il ignore tout. L'excellente fiche pratique de la Sécurité routière sur les EDPM, disponible sur securite-routiere.gouv.fr, clarifie d'ailleurs les obligations de base, mais reste évidemment muette sur l'évaluation concrète du dommage corporel.
Or, ce que je constate, ce sont des certificats initiaux laconiques, des suivis interrompus faute de temps, et des expertises tardives où l'on reproche au patient de ne pas avoir "suffisamment consulté". Un comble.
Le rôle du médecin conseil de victimes dans ce chaos organisé
Dans ce type de dossier, mon travail n'est pas de reconstituer la scène de l'accident minute par minute, mais de saisir ce qui compte : la traduction des lésions en limitations réelles, dans une vie de 2026, avec des transports saturés, un travail précaire, une charge mentale lourde.
Concrètement, l'accompagnement se déroule en trois temps, très proches de ceux présentés sur la page d'accueil et dans la rubrique Expertises :
- Consultation médico‑légale : reprise du dossier, examen complet, recensement précis des plaintes et de leur retentissement.
- Rapport d'expertise : description argumentée des séquelles, chiffrage médical, analyse de cohérence entre l'accident, les lésions initiales et l'état séquellaire.
- Assistance à l'expertise contradictoire : présence à vos côtés le jour J, pour que rien d'essentiel ne soit balayé d'un revers de main.
Il ne s'agit pas de "dramatiser un bobo", mais de refuser la logique inverse, celle qui consiste à minimiser systématiquement tout ce qui sort des grands traumatismes spectaculaires.
Un cas printanier en ville moyenne : quand la trottinette casse une trajectoire de vie
Je pense à cette patiente, la quarantaine, employée dans une petite ville de province. Voyage ponctuel en Île‑de‑France pour une formation, printemps, soirée agréable entre collègues. Elle emprunte une trottinette partagée pour rentrer à son hôtel, chute sur un ralentisseur, se réceptionne très mal.
Bilan : fracture du poignet dominant, entorse sévère de cheville controlatérale, traumatisme crânien avec courte amnésie. Hôpital surchargé, prise en charge techniquement correcte... et un premier certificat descriptif, sans un mot sur le contexte professionnel.
De retour chez elle, les choses se compliquent : arrêt de travail prolongé, rééducation, reprise très partielle. Elle travaille dans un commerce, passe ses journées debout, porte des charges légères, encaisse, manipule un clavier. Après six mois, elle tient à peine une demi‑journée debout, son poignet la brûle à chaque geste répétitif, et ses soirées se terminent épuisées, à ne plus pouvoir s'occuper de ses enfants.
Le dossier d'expertise initial évoquait une "récupération satisfaisante" avec "limitation fonctionnelle modérée". En pratique, cela signifiait "débrouillez‑vous avec vos douleurs, on considère que vous êtes consolidée". Lors de notre contre‑expertise, nous avons repris méthodiquement chaque geste clé de sa journée : prise d'objets lourds, station debout, marche, escaliers, temps passé en caisse. Le tableau qui se dessinait n'avait plus rien à voir avec la vie théorique du rapport précédent.
Pourquoi ces séquelles restent‑elles si souvent anonymes ?
La trottinette partagée a une particularité : elle ne crée pas de récit fort. On ne parle pas d'"accident de la route" au sens traditionnel, on ne prononce pas le mot "deuil", on ne pense pas au handicap, on pense à une chute de circonstance. Le cerveau humain minimise spontanément ce qu'il n'a pas anticipé comme grave.
Ajoutez à cela l'anonymat du service - pas de relation personnelle avec un chauffeur, un covoitureur, un employeur - et vous obtenez des victimes isolées, qui intériorisent l'idée qu'elles exagèrent. Les médecins débordés, les assureurs prudents, ne se battent pas pour leur démontrer le contraire.
En tant que médecin conseil de victimes, mon parti pris est simple : je pars de ce que le corps dit, pas de ce que le scénario voudrait nous faire croire. Une chute de trottinette peut laisser des séquelles minimes, ou profondes. C'est l'examen clinique, le suivi, la cohérence du récit qui tranchent. Et cette vérité, parfois dérangeante, doit apparaître dans le rapport d'expertise.
Comment mieux préparer son dossier après un accident de trottinette partagée
Si vous avez été blessé sur ce type d'engin, et que vous lisez ces lignes, il est malheureusement probable que votre dossier soit encore incomplet. Ce n'est pas une fatalité. Quelques réflexes peuvent tout changer :
- Récupérer systématiquement vos comptes rendus : urgences, radiologie, consultations de contrôle, rééducation. Classez‑les. Rien ne doit rester épars.
- Tenir un carnet simple : noter pendant quelques semaines les douleurs, les limitations (monter dans le bus, porter un sac, taper sur un clavier), les médicaments pris. Ce n'est pas "psychologique", c'est une observation clinique.
- Parler honnêtement à votre médecin traitant : beaucoup de patients minimisent devant leur généraliste pour ne pas "déranger". Mauvais calcul : les certificats manquent alors de matière.
Le site du Dr Marciano explique en détail, notamment dans la rubrique Articles, comment un accompagnement structuré peut rattraper un début de dossier mal engagé. La page Votre médecin rappelle son expertise spécifique en réparation du dommage corporel, et la page Honoraires clarifie les conditions de prise en charge possibles.
Ne plus laisser le printemps effacer vos séquelles
Les trottinettes partagées ont trouvé leur place dans le paysage urbain français. Très bien. Mais il serait temps que leurs victimes trouvent la leur dans le paysage médical, autrement qu'en simple ligne de statistiques. On ne devrait plus voir, en 2026, des dossiers d'accidents de trottinette traités comme des anecdotes alors qu'ils brisent, en silence, des parcours professionnels et familiaux entiers.
Si vous vous reconnaissez dans ce que je décris - chute au printemps, certificat expédié, douleurs qui persistent, fatigue qui s'installe - n'attendez pas que tout se fige. Un avis spécialisé peut encore clarifier ce qui relève de séquelles authentiques et ce qui peut être amélioré par une rééducation ciblée.
Sur contre-expertise-medicale.fr, vous trouverez toutes les informations pratiques pour prendre rendez‑vous, en cabinet à Levallois‑Perret ou en visioconférence, partout en France et dans les DOM‑TOM. L'objectif n'est pas de transformer chaque chute de trottinette en drame, mais de refuser que celles qui laissent un véritable handicap soient, elles, classées sans suite.